Une boîte mail, un appartement en 3D, un graphe de réseau : trois façons de raconter l'affaire Epstein

3,5 millions de documents déclassifiés. La forme choisie pour les mettre en circulation décide si l'information reste un flux ou devient appropriable. Trois projets sur l'affaire Epstein en font la démonstration.

Il y a quelques mois, le ministère américain de la Justice publiait plus de 3,5 millions de documents déclassifiés liés à l'affaire Jeffrey Epstein. Un déferlement d’emails, de relevés bancaires, de carnets de vol, de photos - la matière brute d'un des scandales les plus tentaculaires de ces dernières décennies. Depuis, plusieurs projets mobilisant des formes de design éditorial émergent pour tenter d'en rendre compte. Leur diversité illustre les enjeux du design éditorial.
Ce qui distingue ces projets, ce n'est pas la qualité des données traitées - elles sont les mêmes pour tout le monde. C'est la forme choisie pour les mettre en circulation. Et cette forme n'est jamais neutre : elle décide si l'information reste un flux - quelque chose que l'on traverse sans vraiment s’en saisir - ou si elle devient quelque chose d'appropriable, c'est-à-dire une information qu'un lecteur peut intégrer, comprendre, et faire sienne. C'est exactement ce que le modèle DIKW (Data, Information, Knowledge, Wisdom) formalise depuis des décennies dans les sciences de l'information : la donnée ne devient connaissance qu'au prix d'une médiation. C’est ici le rôle du design éditorial.
Les trois projets que j'examine ici illustrent trois niveaux de cette médiation - et trois apports complémentaires du rôle du design aux médias.

Le graphe de réseau : l'exploration froide

Le premier projet, epsteinvisualizer.com, propose une analyse de réseau des fichiers Epstein : des nœuds, des liens, des clusters. On voit immédiatement des ensembles se détacher à travers des agrégats de nœuds dont on imagine qu’ils représentent des parties du réseau Epstein. La visualisation de réseau est l'un des formats interactifs les plus utilisés depuis une quinzaine d'années pour explorer des corpus documentaires complexes - des Panama Papers aux révélations de WikiLeaks. Elle est efficace pour une chose précise : révéler des structures. Montrer qu'il existe des connexions que le texte seul ne rend pas visibles. En ce sens, elle transforme bien la donnée en information, au sens strict du terme : elle lui donne une forme.

Mais elle s'arrête là. Ce type de visualisation parle à peu de gens, et ce n'est pas un hasard. Elle suppose un lecteur déjà informé, capable de projeter sur le graphe ce qu'il sait déjà de l'affaire. Elle est froide, abstraite, dépourvue de toute charge émotionnelle ou narrative. Elle ne raconte rien : elle montre des relations. C'est un outil d'exploration, pas de compréhension. En ce sens, elle est utile au travail préparatoire pour les journalistes ou les chercheurs. C’est d’ailleurs à cette fonction d’exploration des données que répond une partie du champ du design d’information. Citons notamment ici le travail mené à l’ICIJ par Soline Ledésert autour de l’outil Datashare, utilisé par les médias pour explorer ce type de corpus de documents. Nous l’avions reçu au lab pour en parler.

Pour autant, cette forme de narration ne franchit bien souvent pas le seuil de l'appropriation pour le lecteur ordinaire. C'est précisément ce que les deux projets suivants cherchent à dépasser, chacun à leur manière.

La boîte mail, une immersion dans la banalité du mal

Le deuxième projet est d'une toute autre nature. jmail.world propose d'accéder à l'intégralité des fichiers Epstein à travers une interface singeant Gmail. Même police, même mise en page, mêmes icônes. On parcourt une boîte mail, qui pourrait être la nôtre.

Quand nous avons découvert ce projet au Media lab, il a immédiatement fait l'objet d'une discussion intense. Car à l'inverse d'une dataviz qui met de la distance analytique entre le lecteur et les documents, ici on est plongé dans une intimité dérangeante. Les interfaces que vous utilisez pour trier vos photos de famille, organiser vos vacances, gérer vos factures sont celles qui affichent les crimes d'un homme riche et puissant. Et l'effet est impressionnant, précisément parce que les documents eux-mêmes ressemblent à ceux d'une vie ordinaire : des doublons de photos, des mails sans intérêt, des commandes Amazon entre deux conversations qui parlent de torture d’êtres humains.

Cette interface incarne le concept de banalité du mal développé par Hannah Arendt. Ce n'est pas tant la monstruosité d'Epstein qui frappe ici, c'est sa banalité. Derrière les jets privés et les îles, il y a finalement quelqu'un qui prend de mauvaises photos sur son smartphone et commande en ligne comme tout le monde. La forme de l’interface produit ici quelque chose que le texte journalistique, même excellent, ne peut pas produire : une compréhension viscérale du contexte.

Ce faisant, jmail.world franchit un seuil que la dataviz ne franchit pas. Il ne montre plus seulement de l'information, il génère du sensible. Dans le deux sens du terme : aussi bien ce que l’on peut percevoir, toucher : les documents ; que ce qui nous touche émotionnellement : la banalité de l’horreur. 

Pourtant, ce projet présente une limite réelle : il nous place face à un déferlement documentaire. Des milliers de documents accessibles, sans hiérarchie, sans récit. C'est immersif, c'est puissant, c'est aussi épuisant, voire déstabilisant pour qui n'est pas préparé à y plonger. Mais surtout : in fine, qu’en tire-t-on en tant que lecteur ?

L'éditorialisation immersive : guider pour comprendre

Le troisième projet répond précisément à cette limite. Développé pendant l’édition 2026 du Hyblab organisé par Ouest Medialab, par des étudiant·es de L'École de design Nantes Atlantique et de Polytech Nantes en partenariat avec Ouest France, le projet « L'appartement Epstein : l'enquête à 360° » propose une reconstitution immersive de l'appartement new-yorkais de Jeffrey Epstein, réalisée à partir des photos et plans réels déclassifiés, avec l'aide de l'intelligence artificielle.

Visualisation 3D interactive du bureau de Jeffrey Epstein - Hyblab 2026

Après un onboarding expliquant l'interaction proposée, l'utilisateur peut naviguer dans une vue 3D du bureau de Jeffrey Epstein et cliquer sur des items pour accéder à des articles spécifiques.

Un projet de RMEILLI Hamza · SAUVE Louis · GONDJE-DACKA Crépitus Jacob REBAI Mehdi · RIDAOUI Moncef · GERMAIN Mateo YAHYA Mouhamed Mahmoud · POLIDAT Edouard

Ce qui distingue fondamentalement ce projet des deux précédents, c'est son principe éditorial. On n'y accède pas à des millions de documents, on navigue dans une pièce reconstituée dans laquelle 18 objets ont été soigneusement sélectionnés : un ordinateur, une maquette d'avion, un passeport posé sur le sol. Chaque objet est une porte d'entrée vers des articles de Ouest France qui permettent de comprendre un volet de l'affaire. Le compteur "0/18" en haut à droite de l'interface fonctionne comme une progression narrative : on ne parcourt pas un corpus, on enquête. 

La différence de posture est radicale. Là où jmail.world dit « voilà tout, plongez ! », L'appartement Epstein dit « voilà par où commencer ». C'est le passage d'une logique de déferlement à une logique d’accompagnement immersif. Le design ne se contente pas de mettre en forme la donnée : il fait des choix, il hiérarchise, il construit un parcours. Il exerce une fonction qui est, au fond, celle de tout bon éditeur : réduire la complexité sans la trahir.

Le design éditorial n'est pas un luxe mais une nécessité pour les médias

Ce que ces trois projets montrent ensemble, c'est que le problème central du journalisme à l'ère du flux n'est pas le manque d'information. C'est l'excès. Et face à cet excès, la réponse ne peut pas être uniquement éditoriale au sens classique du terme : écrire plus d'articles, faire plus de synthèses, multiplier les canaux de diffusion. Elle doit être formelle : penser les dispositifs qui permettent à un lecteur de s'approprier une information complexe plutôt que de simplement la traverser.

C'est ce que j'appelle le design éditorial - et c'est une compétence que les médias n'ont pas encore vraiment intégrée à leur modèle. On le voit dans la manière dont la plupart des rédactions traitent encore les grandes affaires : des dizaines d'articles publiés chronologiquement, accessibles par une recherche ou un tag, sans architecture narrative qui permette à un lecteur arrivant à froid de comprendre où il en est. Le « feuilleton » comme mode de publication par défaut produit mécaniquement une lecture de faits divers plutôt qu'une lecture comme faits de société - non pas parce que les journalistes ne font pas leur travail, mais parce que la forme imposée ne permet pas autre chose.

Les Epstein Files sont un cas extrême (3,5 millions de documents), et peu de rédactions peuvent se permettre de les traiter sérieusement. Mais la question qu'ils posent est universelle : comment donner du sens à une masse d'information que personne ne peut embrasser d'un seul regard ? Le design éditorial montre ici tout son intérêt pour y contribuer.